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Le Retour

Mais elle est interrompue. Un bref instant. Et tout l’espace du monde en même temps. C’est au moment précis où la chaleur de l’eau rejoint mon échine dorsale que je saisis la sensation du vol spatial pour la première fois. Je me sens me déplacer à l’horizontal en une lente translation, même si les gouttelettes de la douche suivent bien mon corps. J’en reparle au docteur alors qu’il m’aide à enfiler la combinaison de d‘atterissage.

-C’est à ce moment que nous avons quitté l’orbite. Les vols spatiaux ne sont plus de nos jours ce qu’ils étaient de votre ère. Tout se fait en douceur, maintenant. Mais je ne pensais pas que vous étiez encore sous la douche. Pardonnez-nous cet impair, ma chère, nous vous attendions plus tôt, un peu c’est tout. J’imagine que c’est une belle façon de franchir la limite terrestre. Laissez-moi plutôt vous expliquer ce qui s’est produit : la navette, dès son arrivée dans la stratosphère, a déployé de longues ailes, ce qui l’a fait ralentir immensément. Nous descendons ainsi présentement à vol d’oiseau, et nous nous poserons un peu comme un navire… Vous verrez, le spectacle sera des plus intéressant.

Le Docteur me regarde un instant droit dans les yeux, avant de poursuivre. « Vous êtes très calme, et j’apprécie votre courage. Je m’attendais à vous trouver plus nerveuse, cela fait beaucoup de choses nouvelles en même temps pour une seule personne. Mais nous descendons rapidement, il serait mieux d’aller s’asseoir à la cabine, maintenant que vous êtes parée. Vous serez en meilleure sécurité. »

En fait, si j’appert si calme, c’est que je suis médusée, sidérée. La planète Terre sur ma droite. Sur ma gauche, le noir de l’immensité. Le vide absolu. Le vide universel.

Par le hublot, je vois la nuit la plus noire, puis en un instant, le jour apparaît rapidement à l’horizon. Le véhicule tourne. Nous passons à la cabine.

Derrière la première porte à droite, séparée d’elle par cinq sièges de pilotage, une autre grande baie vitrée donne désormais sur l’immense planète Terre. Le soleil nous illumine, installé à quatorze heures.

La pilote me fixe dans les yeux avant de les ramener sous ses œillères. Elle me lance :

-Ne t’en fait pas, si les vols orbitaux sont rares, de nos jours, je n’en suis pas à mon premier retour sur Terre. Tout se passe à merveille.

-Comme tout le vol, d’ailleurs, m’instruit le Docteur. Raconte lui comment c’est, en bas, Éléa.

Celle-ci marque une pause, puis déverse un flot continu de parole, comme si elle s’était retenue depuis des lustres.

-En bas? Tu parles, Docteur. En bas, c’est complètement dévasté. Y’a pas d’autres mots! Y’a plus d’Europe, plus de Londres, plus de Paris, plus de Barcelone… Que des montagnes. Bon, y’a toujours le Vercors. Mais que de vents, que de tempêtes! Puis, elle reprends : les Amériques sont les mêmes. Comme ils ont toujours été. Au far west. Et trouées. Plus de mid-land, plus de New York, l’Amérique est dévisagée. Nous, dans les Hautes-Gorges, on s’en tire pas si mal. Quoiqu’on n’aille plus dans l’espace tous les jours.

Il y a une pointe de déception dans son visage. Éléa, de toute évidence, profite plainement de cette rare occasion qui se présente à elle. Elle poursuit:

«Sur la planète, l’air recommence à être respirable, à nouveau. Mais il faut savoir bien se protéger. Certains nuages radioactifs planent encore, et tous les facteurs ne sont pas encore sous notre contrôle. Les nuages et les tempêtes sont beaucoup plus féroces et fréquentes qu’à votre époque. Il font de la surface terrestre une zone toujours peu invitante.

Le bolide descend tranquillement dans l’atmosphère terrestre. Nous planons à des milliers de kilomètres heures. Je sens bien les ailes qui amortissent le vide dans lequel nous nous affalons. De là-haut, j’aperçois d’abord les Andes, puis, au bout du continent Sud-Américain, je recherche les Caraïbes, devenus à peine reconnaissables, comme un croissant imprécis, et soudain nous longeons le long de la côte Atlantique. Elle-même complètement transformée. Quelques îlots, et l’océan recouvre toute la terre que je connaissais. Toute la Côte-Est, et tout le Mid-Land, de fait, sont complètement immergés par cet immense masse d’eau. Je devine, du haut de ma perspective, les montagnes des Adirondacks, alors qu’elles sont en fait à des kilomètres, des centaines de kilomètres de nous. Éléa me dit, alors que nous survolons les appalachiennes :

-Voici la nouvelle Nouvelle-Orléans : c’est le mont Washington, que nous avons renommé, en l’honneur de notre Nouveau Nouveau-Monde. C’est un endroit superbe, que tu visiteras surement, Doyenne…

Éléa m’appelle la Doyenne. Sa doyenne. Je suis la plus vielle personne vivante de son époque.

 

La Terre